Les nanas

– 1 –
Elle est apparue dans la lueur d’un lampadaire de la rue où elle habite depuis cinq ans avec son fils de deux ans. Il fait nuit et elle va pouvoir laisser la nounou rentrer chez elle. Elle va pouvoir embrasser son enfant dans son sommeil. Elle ne dormira que cinq heures parce qu’elle sera réveillée par les pleurs de Léo, qui lui, aura eu son quota de dodo. Elle l’emmènera à la garderie et la nounou fera le reste. Sophia récupérera le petit à midi et en fin de journée. Elle le nourrira, l’amusera, le câlinera, ce qu’elle fait avec douceur depuis un an. Marie ne le reverra que cette nuit, quand ses lèvres déposeront un doux baisers sur son visage endormi. Puis elle rejoindra sa chambre où elle pleurera de ne le voir que trop peu, où elle se lamentera de devoir le laisser grandir sans elle. Elle n’a pas le choix, elle doit travailler dur pour subvenir à leurs besoins. Mais le besoin d’amour qu’ils ont tous les deux, elle ne peut en revanche le combler. Elle est seule pour apporter un peu d’argent dans le foyer, pour louer cet appartement minuscule de la région parisienne. Minuscule, comme la joie qu’elle porte dans son cœur. Immense, comme est son désir de tout changer. Mais Marie est une super nana, elle fait de son possible, elle arrache sa motivation pour l’emmener avec elle chaque matin, puis elle claque la porte et dévale les escaliers en ne laissant pas faiblir son sourire lorsqu’elle porte son enfant contre son cœur, juste le temps de descendre les escaliers et d’ouvrir la portière de sa voiture. Marie est vraiment une super nana, même si elle ne le sait pas.

– 2 –
Ses doigts tremblent sur le clavier, il approche. Elle tape frénétiquement le compte-rendu de la réunion d’il y a une heure. Elle ne veut pas quitter les yeux de l’écran. Son cœur s’emballe. Il se tort. Elle sait pertinemment pourquoi il se dirige vers elle, pourquoi il est là, pourquoi il met la main sur son épaule. Mais elle ne sait pas pourquoi il lui dira cela. Elle cherche constamment ce qu’elle peut bien faire de mal, ou de bien. Elle se perd dans ses émotions. Elle ne sait pas si à cet instant il va la faire sourire ou pleurer. Quand elle sent ses doigts sur son épaule menue, elle se retourne et le regarde. Elle paraît si petite sur sa chaise de bureau, il paraît si grand dans son costume. Il lui demande brutalement si elle a terminé. Elle répond que bientôt le compte-rendu sera imprimé. Elle retient ses larmes, elle n’a pas fini comme il l’aurait voulu. Il l’accuse d’un regard sévère, regarde autour de lui et lui souffle, en se baissant un peu vers elle, qu’il est dans son intérêt de le terminer au plus vite puisqu’il aimerait qu’elle apporte son travail dans cinq minutes, dans son bureau. Il ajoute qu’il espère qu’elle ne le décevra pas. Puis il se redresse et lui lance un peu trop fort : « Merci beaucoup Laura, vous êtes un ange ! ». Les yeux de Laura se mouillent, elle tremble de plus belle, elle essaie de faire bonne figure, elle sourit à ses deux collègues qui travaillent non loin. Louis lui adresse un clin d’œil, il est persuadé que Laura est dans les petits papiers du Chef.
Mais Laura est la seule femme de la boîte, la seule dont les doigts tremblent sur le clavier.

– 3 –
Dans la cour de récré, Julia joue avec ses copines. Elle est la princesse, Manon est l’institutrice, et Norah la dresseuse de chevaux. Au moment où elles imaginent qu’un des chevaux de Norah allait se faire chevaucher par le Prince charmant de Julia, cette dernière reçoit un coup d’épaule de Charles, le trublion de sa classe. En s’esclaffant, il lui dit « Alors ma cocotte, on se retrouve après la classe, juste toi et moi ! », agrémenté d’un lourd clin d’œil, le tout soutenu par les rires de sa bande. Julia espéra à ce moment-là qu’avec un coup de la baguette d’institutrice de Manon, Charles se transformera en crapaud. Comme la magie n’opéra pas, elle lui répondit « Jamais de la vie ! Pas avec un lourdingue comme toi ! ». Charles, le visage contrarié, lui lança alors « T’es qu’une pauvre fille, t’es moche de toute façon ! Tu crois que j’aurai vraiment envie de sortir avec toi, t’as vu tes habits en plus ?! ». Julia, blessée, partit en courant s’enfermer dans les toilettes. Charles, d’un sourire, quitta les deux autres fillettes. Même si Julia essayait d’être forte, elle se sentait terriblement faible, de plus en plus.  Elle n’osait pas en parler de nouveau aux adultes, qui se seraient probablement moqués d’elle. Ce n’était pas si grave, Charles ne faisait que la taquiner, lui avait répondu un jour la maîtresse. Alors Julia essayait de toutes ses forces de supporter les attaques physiques et morales presque quotidiennes de Charles. Puis elle se mit à rêver de Prince charmant, le même que celui qui était dépeint dans ses livres. Sauf qu’indéniablement, elle s’apercevait de plus en plus qu’un tel amoureux n’existait surement pas.

– 4 –
Fatia sait que ce serait un sacrilège de ne pas le faire, que ses parents lui en voudraient terriblement, et notamment son père qui ne l’accepterait jamais. Fatia a 11 ans et ce matin, sa mère lui a annoncé qu’elle allait devenir une vraie femme. Zora prit sa fille par le bras, son regard froid trahissait un moment grave. Elle la sortit de la case et l’emmena dans une vieille ferme voisine. Elle lui offrit un bonbon et lui répéta que c’était un grand jour, qu’elle allait suivre la tradition, comme elle avait pu le faire elle-même quand elle était petite. Arrivées à la ferme, d’autres femmes du village les attendaient. Zora demanda que l’on tienne fermement sa fille. Puis les cris de Fatia résonnèrent. Elle hurla de douleur, elle vit le sang entre ses jambes, puis sa mère lui fit un pansement. Zora venait de lui retirer le clitoris, les petites et les grandes lèvres. Ainsi, Fatia ne tromperait jamais son futur mari car elle ne ressentirait plus de désir.
Zora venait de retirer toute la dignité de sa fille, la privant d’une vie d’amour et de plaisir.
Fatia se battra toute sa vie pour que l’excision cesse en Afrique.

– 5 –
Ella vit son mari rentrer du travail, un bouquet champêtre à la main. Certainement pour son anniversaire. Elle l’accueillit avec un sourire discret.
– Joyeux anniversaire ma puce !
– Merci beaucoup.
– Humm, ça sent bon. Que nous as-tu préparé ? Parce que tu as préparé quelque chose de spécial ce soir, n’est-ce pas ?
Timidement, Ella lui répondit qu’elle avait préparé un bœuf bourguignon et un gâteau. Jean, d’un œil circonspect, lui demanda si c’était bien un gâteau aux framboises, ceux qu’il aimait tant.
– Oui… biensûr, lui répondit-elle.
– Parfait ! On passe à table ?
Ella apporta, fébrile, les deux assiettes puis servit son mari. Il inspecta la tendresse du met et renifla au-dessus de son assiette.
– Ça a l’air pas mal. Sinon, tu comptes rester habillée comme ça ? Mets donc la jolie robe que je t’ai acheté le mois dernier, tu es si belle dedans.
Ella se leva, et partit enfiler la robe noire en soie. De retour à table, Jean lui adressa un clin d’œil et lui indiqua de vite manger avant que le bœuf bourguignon ne refroidisse. Sans un mot, elle avala son repas.
Au dessert, Jean réclama du Champagne et Ella s’exécuta. Ils trinquèrent et Jean sifflota un air de joyeux anniversaire. Ella avait le nez dans son assiette quand elle sentit la grande main de Jean lui claquer le visage. La joue rougie, elle le regarda avec des larmes plein les yeux.
– Il n’est pas assez cuit ! Combien de fois je vais devoir te dire que je déteste ça ! Tu n’avais pourtant que ça à faire aujourd’hui ! lui asséna-t-il.
– Je… je suis désolée… Je pensais vraiment que je l’avais réussi cette fois, pleura-t-elle, la main cachant sa joue.
– Bon, tu feras mieux la prochaine fois. Allez, viens par ici, je suis désolé. Tu sais que je m’emporte trop vite, et puis j’ai encore eu une journée stressante au travail.
Ce soir, Ella s’endormira une fois de plus en se demandant comment elle pourrait arranger tout ça, comment elle pourrait rendre heureux son mari, comment le soulager de ce travail qui lui était apparemment pénible. Elle se disait que s’il se sentait mieux, il changerait, il serait plus tendre avec elle. Elle était tellement attachée à lui, qu’elle lui pardonnait ses excès, tout en rêvant qu’un jour, tout irait mieux.

Aujourd’hui, nous sommes le 8 mars, le jour où les droits internationaux des femmes sont mis en lumière, encore plus que les autres jours. Pour que les femmes aient le droit d’être traitées avec respect et sérieux, pour qu’elles aient le droit d’avoir un salaire égal à celui de l’homme pour un travail identique. Pour qu’elles puissent accéder à l’éducation dans tous les pays du monde, pour qu’elles puissent s’épanouir, être libres, pour qu’elles ne soient plus violées, excisées, maltraitées, harcelées. Aujourd’hui, je veux célébrer les super nanas, les petites et les grandes, celles du monde entier.

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Auteur : ducalmelucette

Du calme Lucette est un blog lifestyle, où l'on parle de tout donc, mais avec sincérité.

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