Lecture : « La Porte du ciel » de Dominique Fortier [Rentrée littéraire]

Au cœur de la Louisiane et de ses plantations de coton, deux fillettes grandissent ensemble. Tout les oppose. Eleanor est blanche, fille de médecin ; Eve est mulâtre, fille d’esclave. Elles sont l’ombre l’une de l’autre, soumises à un destin qu’aucune des deux n’a choisi. Dans leur vie, il y aura des murmures, des désirs interdits, des chemins de traverse. Tout près, surtout, il y aura la clameur d’une guerre où des hommes affrontent leurs frères sous deux bannières étoilées.
Plus loin, dans l’Alabama, des femmes passent leur vie à coudre. Elles assemblent des bouts de tissu, Pénélopes modernes qui attendent le retour des maris, des pères, des fils partis combattre. Leurs courtepointes sont à l’image des Etats-Unis : un ensemble de morceaux tenus par un fil – celui de la couture, celui de l’écriture.
Entre rêve et histoire, Dominique Fortier dépeint une Amérique de légende qui se déchire pour mieux s’inventer et pose avec force la question de la liberté.

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La Porte du ciel – Dominique Fortier

Éditeur : Les Escales (5 janvier 2017)

Pages : 253

Ma note : 3,5/5

Mon avis :

Je remercie tout d’abord les Éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman qui faisaient partie de mes grandes envies pour cette rentrée littéraire, et dont le sujet est un de mes thèmes de prédilection. 

Je dois vous avouer qu’en terminant ma lecture, à l’instant, je ne m’imaginais pas un tel récit, une telle construction narrative qui, si elle est romancée – davantage dans le dernier tiers d’ailleurs -, relève beaucoup de la description historique. En effet, nous survolons la guerre de Sécession aux États-Unis au milieu du XIXème siècle, et le regard de plusieurs personnages distillent en nous les bribes de cette époque compliquée. Mais au grand jamais, nous ne pénétrons véritablement leurs vies. Elles nous sont ainsi suggérées.

« Mais il faut que je vous explique, peut-être : certaines choses sont de notoriété publique.
Par exemple, le fruit de l’union d’un âne et d’une jument est un mulet, tandis qu’une ânesse et un cheval donnent un bardot.
Par exemple, le basilic naît de l’accouplement de deux coqs, dont on donne les œufs à couver à des crapauds. Il en sort des poussins auxquels poussent au bout d’une semaine des queues de serpent.
Par exemple, l’enfant d’un homme blanc et d’une femme noire est un mulâtre ou une mulâtresse.
Si cette mulâtresse a à son tour un enfant avec un Noir, cet enfant est dit noir et l’on n’en parle plus. Le sang noir a pour ainsi dire eu raison du blanc, l’effaçant, le noyant, le dissolvant à jamais. »

Au nom de la liberté, qui résonne et s’intègre comme la toile de fond du roman, nous suivons le chemin de vie d’Eleanor, blanche, et d’Eve, mulâtre, toutes deux serrant les brides de destins qu’elles ne choisissent pas. Nous entrons peu dans leur amitié finalement, ce qui est assez perturbant puisqu’en lisant la quatrième de couverture nous nous attendons plutôt au contraire. Et voici le manque qui s’est fait sentir. La frustration. Car ce sujet émotionnel de la condition des noirs américains est pour moi une source affective et émotive inconditionnelle, que j’aime lire de façon romancée, en étant par conséquent imprégnée. Mais comme ici tout est suggéré, je n’ai quasiment rien ressenti. Seul le dernier tiers m’a beaucoup plu, mais c’est trop peu à mon goût.

L’écriture est toutefois magnifique, nécessitant l’attention qu’elle mérite. Et c’est tout l’atypisme de ce roman : un récit historique survolé mais conté de façon poétique, parfois même onirique. Alors évidemment, cela soulève le débat et ne peut qu’engendrer des avis hétéroclites.

Petite aparté, j’ai apprécié les moments dans lesquels les différences entre les blancs et les noirs sont peintes au travers d’exemples symboliques, comme cette poule noire qui a pondu un œuf blanc comme neige ou comme le jeu d’échecs expliqué par Eleanor.

« C’est un jeu d’échecs, annonça Eleanor, avant de poursuivre, d’un ton efficace : Je vais te montrer comment on joue. »
Eve s’assit sans mot dire.
« C’est un jeu très ancien, commença la jeune fille blonde, qui a été inventé très loin d’ici, à une époque où la machine à vapeur et le télégraphe n’existaient pas encore… ni même la charrette, peut-être. Voici. Il y a deux armées qui s’affrontent : les Noirs et les Blancs.
Alors la guerre, elle, avait déjà été inventée, forcément, songea Eve, qui ne dit rien, se contentant d’étudier les pièces posées devant elle. (…)
« Je vais prendre les blancs », continua Eleanor. Puis, comme si elle s’en avisait tout juste : « Ce sont toujours eux qui commencent. »
Cela allait de soi.
Elle prit dans sa main l’une des pièces les plus petites, sagement alignées devant les grandes, et dit : « Ça, c’est un pion. Ils ne servent pas à grand-chose, à vrai dire. Ils avancent d’une case à la fois, mais mangent en diagonale. »
Eve leva vers elle un regard interrogateur.
« Ils mangent d’autres pions. Ou d’autres pièces. Mais uniquement des noirs. »
Cela aussi allait de soi. »

C’est pourquoi je suis réellement mitigée, en pleine digestion d’un roman qui avait tout pour me plaire, qui me fut agréable à la lecture, qui m’a laissée tendrement satisfaite dans son dernier tiers, mais qui m’a frustrée dans les deux autres. L’originalité de la construction est au détriment de cette histoire qui aurait pu se révéler magnifique et émouvante. Les destins croisés des personnages se dévoilent à nous par faibles pans de leur vie, pas assez pour ressentir et s’imprégner véritablement du récit. Mais la poésie qui s’en dégage nous fait passer de beaux instants littéraires. Un avis un peu en dents de scie donc, mais il est révélateur de ce que j’ai pu ressentir tout au long de ma lecture. Dans tous les cas, je suis heureuse d’avoir pu découvrir ce roman singulier, merci encore Les Escales !

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Auteur : ducalmelucette

Du calme Lucette est un blog lifestyle, où l'on parle de tout donc, mais avec sincérité.

5 réflexions sur « Lecture : « La Porte du ciel » de Dominique Fortier [Rentrée littéraire] »

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