Interview Éditeur●trice : Bertrand Pirel de « Hugo & Cie »

À l’occasion de cette sixième interview, PAGE des Libraires m’a de nouveau fait le plaisir de mettre en avant une Maison d’Édition. En cette période de Rentrée littéraire, Bertrand Pirel des Éditions Hugo & Cie a bien voulu répondre à quelques questions. Un grand merci à lui !

1) Comment êtes-vous devenu éditeur ?  

« Bon qu’à ça », pour paraphraser la réponse de Samuel Beckett à la fameuse question « Pourquoi écrivez-vous » ? Plus sérieusement, sans parler de vocation, cela a très tôt été une forme d’évidence. C’était le métier que je voulais faire, et je n’en avais même pas imaginé d’autre, à part peut-être coureur cycliste au mépris du principe de réalité. J’ai fait mon premier stage aux éditions Lattès en 1988 (trente ans ! oh putain ! non, n’écrivez pas la date), époque Amin Maalouf / Jean d’O, et voilà, c’était une sorte de homecoming, un peu comme quand la Schtroumpfette arrive au pays des Schtroumpfs, j’étais dans la place, bien décidé à utiliser toutes les formes connues de résistance, de la plus passive façon Bartleby à la plus violente façon Alien, pour m’y cramponner et ne plus en bouger, d’une maison à l’autre.

2) Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?

L’inconfort, l’incertitude, l’aléa d’une part. Et l’artisanat d’autre part. L’inconfort, parce qu’il vous oblige à vous remettre en question en permanence, parce que rien n’est acquis, et que tout succès est un désenchantement en puissance si vous ne restez pas à l’affût. Sur un terrain de foot, l’éditeur serait une sentinelle, un bon numéro 6 à l’ancienne qui va gratter des ballons, et essayer de les bonifier avant de les transmettre. L’artisanat, parce que c’est incroyablement rassurant de penser que, dans ce maelström, même dans l’œil du cyclone, à partir du moment où vous êtes seul avec vos épreuves, votre règle et votre quatre couleurs, rien de mal ni rien de grave ne peut vous arriver si vous faites correctement votre travail.

Et puis bien sûr il y a les rencontres : avec les textes, avec les auteurs, avec les libraires, avec les lecteurs, et je serais bien infoutu de hiérarchiser tout ça. Disons que les textes vous donnent l’adrénaline d’un chercheur d’or dans la jungle guyanaise (la première fois que j’ai lu Derrière les portes de B.A. Paris, je sautais sur place comme un marsupilami sous ecstasy), les libraires et les lecteurs vous apportent cette jubilation immense et inégalée d’avoir bien fait le job, d’avoir bien bonifié les ballons dont vous avez hérité, et les auteurs… les auteurs vous donnent à peu près tous les sentiments qui existent dans la palette, à commencer par la chair de poule. Mais c’est ça qu’on aime, non ? En 2003 et 2004, j’ai la chance de publier les deux premiers livres de Riad Sattouf, Le manuel du puceau et Ma Circoncision, dans l’éphémère collection Bréal Jeunesse dirigée par Joann Sfar. Et boum, convocation de la Commission de surveillance des publications destinées à l’enfance. Je dis à Riad qu’on va y aller en faisant profil bas, qu’on n’a pas grand-chose à espérer d’un bras de fer avec l’obscurantisme, etc. L’interrogatoire est un sale moment à passer, genre Entretien avec un vampire mais dans la vraie vie, mais bon, on serre les fesses et on en sort indemnes. Je souffle : pilonner le livre aurait été une catastrophe industrielle pour nous. Je me dis que l’orage est passé. Jusqu’à ce que le mercredi suivant, je retrouve une double page de Riad dans Charlie Hebdo, où il raconte à sa façon, féroce et sans concession, l’entretien… So much pour le profil bas, et c’était tant mieux. Riad avait raison : il fallait se battre, mais aucune raison de concéder le choix des armes à l’ennemi. Et j’adore ça, cette inflammabilité des auteurs, ce sentiment de jongler avec de la nitroglycérine. Alors imaginez avec des auteurs de thrillers qui repoussent chaque jour un peu plus la frontière entre la fiction et la réalité. Je préfère continuer de penser que certains messages de Vincent Hauuy, l’auteur du Tricycle rouge, sont de l’humour, mais je n’en suis pas toujours certain. Et quand Laurent Loison vous sort le combo grand sourire et regard glacial, croyez-moi, vous n’en menez pas large non plus.

Laurent Loison

3) Comment choisissez-vous les manuscrits que vous éditez ?

C’est toujours un travail collectif. Mais le plus important, en amont de tout le reste, c’est moins de lire que d’écouter. Écouter ce que remontent les libraires et les équipes d’Interforum, écouter ce que disent les blogueurs, écouter ce que suggèrent les lecteurs. Nous sommes quatre à être impliqués sur le thriller, chez Hugo : Sophie Le Flour et moi sur l’éditorial, Marie Decrême et Stéphanie Moennard sur la presse et la promotion. Personne ne peut raisonnablement penser qu’à nous quatre, nous avons plus de flair ou d’intuition ou de karma ou je ne sais quoi que l’énergie et la passion conjuguées de milliers de lecteurs. Alors on écoute, beaucoup, avec nos petites antennes comme les extraterrestres de La soupe aux choux, et ce travail de veille représente une partie réellement déterminante, quantitativement et qualitativement, de notre métier. La bonne alchimie, c’est un tiers de veille, un tiers d’édition, un tiers de promotion.

Cyanure, de Laurent Loison, est par exemple arrivé via l’activité de nos petites antennes. Mais chaque manuscrit a son histoire. Le Tricycle rouge, prix Michel Bussi du meilleur thriller français, est issu d’un concours d’écriture sur la plateforme Fyctia, et a dépassé les 30.000 exemplaires vendus. Derrière les portes nous a été proposé par un agent, comme Notre petit secret de Roz Nay (prix Douglas Kennedy du meilleur thriller étranger), Disparue de Darcey Bell ou les livres de Martin Holmén, nouveau prodige du « nordic noir ». Dans tous les cas, nous ne nous demandons pas seulement si le livre a une chance raisonnable de trouver son public. Nous nous interrogeons aussi pour savoir si Hugo Thriller est le bon éditeur pour ce texte, si celui-ci correspond à notre « territoire de marque », qui est un peu aux collections de thrillers ce que le modus operandi est aux serial killers. Nous, il tient en un mot : l’efficacité – et j’en profite pour adresser un gros clin d’œil à la libraire qui nous a aidés à formaliser cette promesse en apparence toute simple, mais pas si facile à tenir et à respecter. Hugo & Cie est un éditeur populaire, c’est une identité que nous assumons et dont, à titre personnel, je suis fier, les thrillers que nous publions doivent donc s’inscrire dans cet ADN maison.

B.A. Paris en dédicace pour « Derrière les portes »

4) Qu’est-ce que vous apporte votre partenariat avec la revue PAGE ?

Vous parlez à quelqu’un qui n’est jamais aussi heureux que quand il est dans une librairie et qui a passé des week-ends entiers à tenir la caisse d’une petite librairie de quartier (devenue grande entre-temps), à condition qu’on ne lui demande pas de faire un paquet cadeau… Et là tout d’un coup, c’est comme une ligne directe ouverte avec plusieurs centaines de libraires. J’ai l’impression d’être mon propre avatar, et que celui-ci se balade d’une librairie à l’autre – et je peux vous dire que mon avatar kiffe, je suis même limite jaloux. Je lis les avis, j’imagine les rayons, les librairies, je retrouve celles que je connais, je me promets d’en découvrir d’autres, je repère des affinités, je trépigne parfois de poursuivre le dialogue… Et lorsqu’un livre pour lequel on s’est battu fait partie de la sélection d’un libraire, c’est le Graal ! Parce que l’on sait que cet avis-là va compter, notamment auprès des autres libraires.

5) Un livre que vous nous conseilleriez…

Au risque de me faire regarder de travers parce que je n’aurai pas parlé d’un titre maison, courez acheter Dirty Sexy Valley d’Olivier Bruneau au Tripode. Il y a tout ce qu’on aime là-dedans, du sexe, de l’horreur, des paysages en cinémascope, des quarterbacks et des nymphomanes, des cheerleaders et des geeks, et bien sûr des ours et des godes-perforateurs (ne dites pas que vous n’aimez pas si vous n’avez pas essayé). Imaginez les personnages de Friday Night Lights (meilleure série du monde) à la rencontre de jumeaux de l’horreur tout droit sortis de Massacre à la tronçonneuse, et filmés par Gregg Araki (Kaboom !), et vous êtes encore loin du compte parce que rien de semblable n’existe, et surtout pas avec une écriture aussi merveilleusement ciselée, jubilatoire et barrée, de celles qui vous donnent ce sentiment rare et frissonnant de rencontrer, parfois, la phrase parfaite.

6) Parlez-nous un peu de votre catalogue Rentrée Littéraire 2017…

On rentre en fanfare avec Cyanure, de Laurent Loison, révélation du thriller français en 2016 avec son premier livre, Charade. Entre Norek et Chattam, déjà une pointure, adoubé par les blogueurs. Terriblement malin et efficace, avec une fin que vous n’avez jamais lue nulle part ailleurs et qui va solliciter les lecteurs, au sens propre comme au sens figuré.

On continue sur les chapeaux de roue en octobre avec Mentor, de Lee Matthew Goldberg, un jeu de piste littéraire diabolique et terrifiant entre American Psycho et Le Silence des agneaux, puis Itinéraire d’une mort annoncée, de Fabrice Barbeau, coup de cœur RTL du prix du meilleur thriller français qui avait couronné Le tricycle rouge au printemps ; un huis-clos subtil et implacable à la Dix petits nègres.

Enfin, en novembre, nous avons la chance de publier l’une des bombes de l’année aux États-Unis : La journaliste, de Christina Kovac, au cœur des jeux de pouvoir qui, à Washington, lient la presse, la police et la politique. Christina Kovac est une ancienne productrice de télévision qui a tissé une intrigue haletante, avec un twist final à couper le souffle. Si vous aimez House of Cards, La journaliste est pour vous.

★ ☆ ★ ☆

Rendez-vous tout bientôt pour un concours et une septième interview exclusive !

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Auteur : ducalmelucette

Du calme Lucette est un blog lifestyle, où l'on parle de tout donc, mais avec sincérité.

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