Lecture : « Mémoire de fille » d’Annie Ernaux

«J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue.» 

Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années. S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient entre hier et aujourd’hui.

Mémoire de fille – Annie Ernaux

Éditeur : Folio (1er mars 2018)

Pages : 165

Ma note : 3,75/5

Mon avis :

C’est le récit autobiographique de l’auteure qui, cinquante ans après, ose une introspection de la jeune fille qu’elle était lorsque, durant l’été 1958, alors qu’elle était monitrice dans une colonie, elle se voit céder à un homme. 

C’est ainsi que l’on découvre la naïveté et l’innocence de cette jeune femme de 18 ans avant, pendant et jusque deux ans après l’évènement sexuel râté de cet été-là, dans le contexte de l’époque. Comment ces deux nuits, tel un choc émotionnel, ont bouleversé sa vie. Et d’ailleurs, ce n’est que bien des années plus tard qu’Annie Ernaux analyse et se penche réellement sur ce fait qui a eu tellement d’importance pour elle. Elle écrit au sujet de « la fille de 58 », souvent à la troisième personne, pour avoir ce regard extérieur sur sa propre vie. Même si, je cite, « avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l’effacer. »

« Mais ce que je retrouve dans l’immersion de cet été-là, c’est un désir immense, informulable, qui renvoie à l’insignifiance la bonne volonté des filles qui font tout, fellation, etc., avec conscience, les rites sécurisés des sadomasos, la sexualité décomplexée de tous ceux qui ignorent le désespoir de la peau. »

L’écriture est fine, intelligente et exigeante. Elle détaille une véritable exploration psychologique de ce qu’était l’auteure ces années-là, ses relations aux autres aussi, aux hommes autant qu’aux femmes. Elle a évoqué, au plus près de la réalité, à quel point la honte de cette expérience sexuelle a résonné en elle, autant que l’envie de passer outre devant l’admiration de cet homme charpenté. Elle voit, avec ses yeux d’aujourd’hui, à quel point il s’est fourvoyé d’elle, et comment ses yeux d’hier la rendaient aveugle.

« C’est l’absence de sens de ce que l’on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d’écriture. »

Ainsi, avec tout le recul qui lui fut nécessaire, elle raconte, par flashs, et elle semble panser les plaies. Jusqu’à ce que son esprit classe cet évènement qui l’a hantée des années durant. La boucle est bouclée. Le secret est dévoilé et il repose désormais l’esprit et peut-être aussi le cœur de celle qui le portait depuis bien trop longtemps. En tout cas, j’ai vraiment cette sensation quand je lis les toutes dernières pages.

Ou peut-être même est-ce vital puisque « il n’y a qu’une chose qui compte pour elle, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir. ». Elle a donc finit par tout écrire, par tout exposer à la vue de tous, par « explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. » La sensation d’être si différente de celle qu’elle était en 58.

Ce récit a certainement eu le pouvoir de libérer son auteure et nous offre, par la même occasion, un point de vue féminin intéressant de l’époque. Les troubles d’une jeune femme face à la sexualité dans les années 50 à 60. Un contenu que je ne qualifierai pas, de mon propre avis, d’extraordinaire – hormis de par son écriture éblouissante -, mais qui plaira très certainement aux étudiants en Lettres et aux philosophes dans l’âme. À découvrir !

« Souvent, je suis traversée par la pensée que je pourrais mourir à la fin de mon livre. Je ne sais pas ce que cela signifie, la peur de la parution ou un sentiment d’accomplissement. Ceux qui écrivent sans penser qu’ils pourraient mourir après, je ne les envie pas. »

Merci à Livraddict et à Folio pour cette lecture.

Auteur : ducalmelucette

Du calme Lucette est un blog lifestyle à forte tendance littéraire.

6 réflexions sur « Lecture : « Mémoire de fille » d’Annie Ernaux »

  1. Ha ça me donne bien envie de le lire, merci. Quand j’avais lu La Place, j’avais l’impression de découvrir le monde dont me parlait ma mère, son monde, j’avais l’impression de vivre la relation qu’elle a eu avec son père. Bref, j’ai bien envie de le lire ce roman là !

    Tiens, les Tricheurs de Carné est sorti en 1958. Il m’avait bien marqué sur la sexualité de l’époque aussi.

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