Lecture : « Justine ou Les Malheurs de la vertu » de Sade

Apologie du crime, de la liberté des corps comme des esprits, de la cruauté, « extrême sensibilité des organes connue seulement des êtres délicats », l’oeuvre du marquis de Sade étonne ou scandalise. « Elle paraît bien n’être, dit Klossowski, qu’un seul cri désespéré, lancé à l’image de la virginité inaccessible, cri enveloppé et comme enchâssé dans un cantique de blasphèmes. »
C’est aussi une oeuvre d’une poésie délirante et pleine d’humour noir.

Justine ou Les Malheurs de la vertu – Sade

Éditeur : Le Livre de Poche (édition 28 – novembre 2013)

Pages : 379

Ma note : 3,75/5

Mon avis :

Je n’avais encore jamais lu Sade. J’ai souhaité (enfin) découvrir cet auteur « classique déluré » du XVIIIème siècle.

J’ai donc pioché au hasard, c’est tombé sur Justine ou Les Malheurs de la vertu. Il faut savoir que Donatien-Alphonse-François de Sade, né en 1740 et mort en 1814, a écrit plusieurs versions de ce récit malheureux dans lequel le vice triomphe constamment sur la vertu. La première, intitulée Les Infortunes de la vertu, a été écrite en 1787 alors qu’il était emprisonné à la Bastille (pour empoisonnement et sodomie). Ce manuscrit fut exhumé par Apollinaire au début du XXème siècle et publié par Maurice Heine en 1930. La seconde version est celle de cette chronique et a été publiée en 1791. Enfin, la dernière s’intitule La nouvelle Justine, ou les Malheurs de la vertu (Suivie de l’Histoire de Juliette, sa sœur) et se présente comme publiée en Hollande en 1797, mais fabriquée et diffusée à Paris en 1799.

D’un conte philosophique à son origine, il devient davantage un roman au souffle romanesque noir dans cette deuxième version. Justine, que la Vertu ne peut quitter, enchaîne les déboires pervers et tombe dans tous les panneaux. Chacune de ses rencontres, lors de chacun de ses périples malheureux, la fait se confronter à des libertins qui incarnent véritablement le Mal. La première moitié de cette deuxième version de Justine serait assez similaire à celle de la première version, donc davantage dans l’esprit du conte. Et effectivement j’ai pu constater une montée en puissance de la violence sexuelle et de la perversité en deuxième partie. L’ange Justine est alors la victime de multiples bourreaux sodomites et cruels. Les actes incestueux, sanglants, déchirants s’enchaînent au rythme de l’imagination de plus en plus folle et débridée de l’auteur.

Par ailleurs, le « Divin Marquis » transpose son enfermement (puisqu’il a passé de nombreuses années en prison lors de sa vie) dans son récit. Ainsi l’héroïne va-t-elle de prison en prison même si elles sont représentées tantôt par un château tantôt par un couvent. Le récit est noir, tant par les lieux sombres des débauches que par les agissements des personnages. Justine, qui se renomme rapidement Thérèse pour cacher sa réelle identité, paraît alors bien naïve et très malchanceuse. La vertu est alors présentée comme une souffrance face au vice des libertins qui s’en sortent toujours haut la main. Cet apologie répétitive du Mal est parfois bien ennuyeuse à lire. On aimerait « secouer » l’héroïne et crier à l’auteur qu’il peut cesser ses redites puisque nous avons compris son message.

Mais comme l’explique très bien Béatrice Didier, qui préface et commente cette édition : « L’univers sadien est un monde de la réitération sans fin, certes. Mais cette inlassable redite se situe à des niveaux différents et multiples. Le personnage libertin cherche désespérément, par la répétition de ses actes, à atteindre un absolu qui toujours lui échappe. Le romancier ramène son personnage dans des situations identiques, symétriques, par une technique propre au roman baroque, mais que Sade semble avoir poussée à ses conséquences extrêmes. »

À travers Justine / Thérèse, Sade dénonce également toute forme de religion et ses institutions. L’épisode de l’héroïne pieuse enfermée, violée et violentée dans un couvent parmi bon nombre de compagnes d’infortune en témoigne.

Il est aussi beaucoup question d’argent. Quant les personnages issus de la noblesse ne sont qu’âmes perverties et réchappent de tout, l’héroïne tombée dans la pauvreté ne fait que vivre dans le malheur malgré une grande vertu. Il élève alors la haute sphère dans ce qu’elle a de plus vicieux tout en exprimant l’opinion de celles et ceux qui la composent à coup d’aplats philosophiques de ses personnages libertins. Ainsi apprenons-nous la maigre considération de ces hommes à propos des femmes. Poils dressés assurés !

On pourrait encore analyser ce roman de Sade et c’est ce qui le rend intéressant. Mais sans nul doute, il n’est pas à remettre entre toutes les mains. On comprend aisément que le Marquis fut l’objet de controverse et que ses écrits furent longtemps censurés. Le néologisme « sadisme » prend alors tout son sens.

Auteur : ducalmelucette

Du calme Lucette est un blog à forte tendance littéraire. Mais pas que !

4 réflexions sur « Lecture : « Justine ou Les Malheurs de la vertu » de Sade »

  1. Je conseillerais particulièrement la lecture de « La Nouvelle Justine », qui constitue la Grande œuvre du divin Marquis. (J’avoue ne pas avoir pu lire les 120 journées de Sodome jusqu’au bout). Sade doit être mis en parallèle avec le George Orwell de 1984 : face au nouveau monde en proie aux nouveaux fascismes et totalitarismes (venus du Moyen-Orient ou des États-unis), à la barbarie moderne, au néo-puritanisme et à la désinformation de masse médiatique, politique et universitaire, Sade incarne plus que jamais l’insoumission et la révolte individuelles, la liberté du corps et de l’esprit. Comme l’a bien montré Béatrice Didier, Sade a été l’un des phares des Lumières, au même titre que Voltaire ou Diderot, et son œuvre est également (de manière rétrospective) indissociable du surréalisme qui a vu en lui l’un de ses grands précurseurs.

    Sylvain Foulquier

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  2. Quelques citations lumineuses (et non érotiques) du Marquis de Sade :
    « Tu redoutes l’oeil puissant du génie, voilà pourquoi tu favorises l’ignorance. C’est de l’opium que tu fais prendre à ton peuple, afin qu’engourdi par ce somnifère, il ne sente pas les plaies dont tu le déchires. » (Juliette s’adressant à un monarque)
    « Il n’y d’autre enfer pour l’homme que la sottise et la méchanceté de ses semblables. »
    « L’homme est-il le maître de ses goûts ? Il faut plaindre ceux qui en ont de singuliers, mais ne les insulter jamais : leur tort est celui de la nature ; ils n’étaient pas plus les maîtres d’arriver au monde avec des goûts différents que nous ne le sommes de naître ou bancal ou bien fait. »
    « L’imagination ne nous sert que quand notre esprit est absolument dégagé de préjugés : un seul suffit à la refroidir. Cette capricieuse portion de notre esprit est d’un libertinage que rien ne peut contenir ; son plus grand triomphe, ses délices les plus éminents consistent à briser tous les freins qu’on lui oppose ; elle est ennemie de la règle, idolâtre du désordre et de tout ce qui porte les couleurs du crime. »
    « Que nous importe l’opinion des gens froids, pourvu que nos âmes, plus ardentes et plus élevées que la leur, sachent jouir de ce qu’ils n’entendent pas. »
    « On déclame contre les passions, sans songer que c’est à leur flambeau que la philosophie allume le sien. »
    « Une vertu qui contrarie ou qui combat les passions ne peut être que très dangereuse. »
    « Je suis l’homme de la nature, avant que d’être celui de la société. »

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