Lecture : « Le puits » d’Iván Repila

Deux frères, le Grand et le Petit, sont prisonniers au fond d’un puits, au milieu d’une forêt. Ils tentent de s’échapper, sans succès. Les loups, la soif, les pluies torrentielles : ils survivent à tous les dangers. À leurs côtés, un sac de victuailles donné par la mère, mais ils ont interdiction d’y toucher. Jour après jour, le Petit s’affaiblit. S’il doit sauver son frère, le Grand doit risquer sa vie. Le Petit sortira-t-il ? Le Grand survivra-t-il ? Comment surtout se sont-ils retrouvés là ?

Le puits

Le puits – Iván Repila

Éditeur : 10/18 (2016)

Pages : 124

Ma note : 4,5/5

Mon avis :

Au départ, j’ai eu bien du mal à noter ce roman et à m’en faire une opinion précise tant il est déroutant. Une centaine de pages lue d’une traite et qui me marquera sans nul doute. Ce n’est qu’après réflexion et interrogation que j’ai pu écrire cette chronique.

Je pense que j’étais dans de bonnes dispositions pour lire ce livre, à la lueur d’une lumière douce, sur le moelleux de mon lit le soir, dans la nuit profonde et silencieuse, ouverte d’esprit. Tout cela est absolument nécessaire pour ne pas passer à côté (pour le lit, faites comme bon vous semble en revanche ;)). Ce roman est une fable noire où la poésie, l’imaginaire et les profondeurs de l’âme tiennent une place prépondérante.

« La nuit précédente, une luciole est tombée au fond du puits. Son frère l’a dévorée sans ciller. Dans son rêve aussi il y a des lucioles, mais elles sont trop grosses, il ne peut pas les manger, alors il en choisit une et la chevauche comme un cavalier iridescent. Il a si faim qu’il la conduit dans une clairière retirée, et quand la luciole courbe l’échine pour le laisser descendre, il plante ses dents dans sa croupe et en arrache un bout de chair lumineuse ; dans le dos vert, il enfonce ses ongles puis ses mains, ses coudes, ses bras entiers, et suce le sang lumineux comme s’il gobait un œuf cru par le petit trou percé dans la coquille. Une fois rassasié, il se met à pleurer sur la dépouille encore chaude de sa monture, car il sait que, dans la terrible obscurité qui désormais l’entoure, il ne pourra plus sortir du puits sans son aide. »

Deux enfants, un adolescent grand et fort, le Grand, et un moins âgé et plus frêle, le Petit, se retrouvent au fond d’un puits de terre au cœur d’une forêt, et on ne sait comment ils ont atterri ici. A partir de là, l’auteur dépeint le quotidien de ces deux personnages dont on ne connaît rien, même pas leurs prénoms. Les chapitres s’égrènent, ils sont très courts, haletants, nous tombons dans la frénésie de leur lecture en parallèle de la folie dans laquelle tombent peu à peu les deux frères, surtout le Petit pour être plus précise. Leur numérotation déroute de prime abord mais elle permet de se situer dans l’espace temps. Ce temps qui s’écoule et qui met à l’épreuve ces enfants.

Nous les regardons, comme des spectateurs penchés au bord du trou du puits, nous les voyons essayer de se nourrir, de se divertir, de survivre physiquement et mentalement, mais nous ne faisons rien. La faim qui transperce les entrailles et devient obnubilante fait sombrer le Petit dans la folie. Il en perd même son langage, une aphasie temporaire qui arrachera un fou rire au Grand, le seul éclat qui résonnera dans le puits. Mais c’est aussi et surtout la fraternité qui est au cœur du roman. Comment deux frères peuvent-ils se sortir de l’abandon et de la noirceur dans lesquels ils sont prisonniers ? Resteront-ils unis et solidaires dans l’épreuve ? La lumière rejaillira-t-elle dans leurs existences ? Sortiront-ils de ce silence ténébreux dans lequel on les a forcés à s’enfermer ?

D’une situation simple se résumant à une phrase, deux frères au fond d’un puits, l’auteur nous propose une grande réflexion sur la complexité humaine. Il nous sert une psychologie emprunte d’onirisme et d’allégories via une plume implacable et incisive. Ce roman qui agit tel une fable nous plonge dans un océan de questionnements, il déstabilise et je ne peux que saluer Iván Repila pour sa justesse et sa poésie, pour sa mise en lumière à travers un roman sombre.

Le puits est un roman universel puisqu’il ne nomme ni ne situe les personnages dans un lieu et une époque donnés. Nous sommes tous touchés, maintenant et hier et ceux de demain.

« Le Petit pose des questions inutiles :
– Pourquoi est-ce qu’on est là ?
– Est-ce que c’est le monde réel ?
– Sommes-nous vraiment des enfants ?
Le Grand ne répond jamais. »

Ce trou terreux de sept mètres dans lequel deux enfants s’enfoncent et s’abîment révèle la noirceur au plus profond de l’âme. Après maints échecs, après l’envie d’en sortir puis l’envie d’en finir du Petit, un plan sera échafaudé par le Grand, quitte à mettre en péril la vie du Petit. Mais le désir de se venger de cette âme qui rôde et qui est témoin et responsable de leur enfer est le leitmotiv pour sortir de ce puits, pour briser le silence, pour montrer à tous – à tous ces loups – l’insurrection, pour sortir vainqueur de cette vie contrainte et ne pas se résoudre à dépérir ni à accepter la fausse aumône de leur mère, ce sac de victuailles semblable à un appât que les enfants s’interdisent de toucher. Ce puits est décrit comme un utérus dans lequel ils se préparent à naître, à vivre enfin.

« Ces parois sont des membranes entre lesquelles nous flottons et nous nous retournons dans l’attente de notre tardive mise au monde. Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »
 Ces enfants sont comme dans une cage, bécotant de ci de là des larves, des racines, suçant leur substantifique moelle, tout cela au vu et au su de tous, mais sans que personne ne tende la main, ne propose une aide. Tout est imagé dans ce roman concis qui en dévoile bien plus qu’il n’y paraît. Fermez-le, rouvrez-le, réfléchissez, prenez le temps, et vous découvrirez ses messages. Un conte saisissant de tout temps !
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Auteur : ducalmelucette

Du calme Lucette est un blog lifestyle, où l'on parle de tout donc, mais avec sincérité.

1 réflexion sur « Lecture : « Le puits » d’Iván Repila »

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